Gros coup de coeur pour La mer et son double de Julia Lepère, publié aux éditions du Sous-sol, un roman poétique inclassable avec la nette impression d’assister à la naissance d’une voix. Hypnotique !
La narratrice parcourt l’énigmatique ville de P. nichée au cœur d’un désert, caméra au point. Elle enregistre les paysages et les étranges habitants de P. : Molly qui tient le bar, le poète, le pianiste, le prêtre et Peter…
En parallèle, une naufragée est recueillie sur un cargo par des marins. Amnésique, elle tente de retrouver son identité qui n’est pas sans coïncidences avec la fille qui hante la ville désertique. A cause d’un médaillon gravé de la lettre A retrouvé sur elle après son naufrage, elle sera nommée Anna par les marins qui la recueillent.
C’est un roman à l’écriture pleine d’images plus éblouissantes les unes que les autres qui vous enveloppe dans une atmosphère lynchéenne. C’est un texte aux confins de la poésie, de l’imaginaire et du cinéma. 2 histoires, 2 mondes : d’abord celui du désert de la ville de P. et son décor de néo western avec ses paysages arides et secs, son sable rouge, son saloon et ses frontières dangereuses et où les personnages ressemblent eux-aussi à des archétypes, ombres errantes qui ne sont définis que par leur fonction : le poète, le pianiste, l’architecte. Seuls Peter et Molly Fall possèdent un nom. Dans cette ville désertique, la narratrice filme l’invisible, le vent, les choses et les gens mais ce qu’elle voit sur l’écran diffère toujours du réel qu’elle a cru percevoir comme si le film doublait lui-aussi le réel.
Et puis l’océan à bord d’un navire qui fait route vers le pôle Nord, où Anna tente de reconstruire son identité parmi les marins.
C’est à la fois un conte, un récit maritime et un western qui avance par fragments. Il faut se laisser emporter par les images, par la langue, ses fulgurances poétiques. Il faut se laisser prendre par le rythme de balancier de la narration entre océan et désert. La fin ne résout pas tous les mystères et c’est à nous lecteur, comme dans un film de Lynch, de trouver des pistes d’interprétation. On pense à Mulloland drive ou à Lost Highway, 2 œuvres qui s’emparent de la thématique du double. Là aussi nous avons 2 trajectoires gémellaires, 2 trajectoires féminine qui explorent la porosité entre rêve et réalité. Le titre et la thématique du roman ne sont pas sans faire écho au Réel et son double de Clément Rosset.